La Chanson de Jean sans Terre 1936                              

Jean sans Terre fait sept fois le Tour de la Terre

Au blond matin

D'une vie entière

Il s'en va loin

Vers la grand' terre

Il part tout seul

Soldat du mystère

Rien qu'une fleur

A la boutonnière

Souriant toujours

Battant des paupières

Il trompe l'amour

A chaque frontière

Dans les cités

Bouillantes de bière

Toute gaieté

Tourne en misère

Au bar des ports

L'épient les moukères

Les garçons forts

Ne l'aiment guère

Amant des mers

Des îles de fièvre

Les vents amers

Baisent sa lèvre

Il fait sept fois

Le tour de la terre

Portant la foi

Dans sa tête fière

Barbier Cireur

Prêtre Corsaire

Pion Empereur

Métiers de chimère

Mais c'est si peu

De courir la terre

De manger du feu

De faire la guerre

Oh toute part

La même misère

Arrivées départs

Aux débarcadères

Soir et matin

La chair et le rêve

Le pain et le vin

Tiens ! Mange et crève !

Individu

Sans nom sans terre

Coeur triste et nu

Qui s'exaspère

Sans passeport

Sans père sans frère

Mendie ta mort

Aux cimetières

[ La Chanson de Jean sans Terre p.9 à 12 ]

Jean sans Terre - Landless John. 1944, p.2/3

Jean sans Terre sur le Pont

Sur le Pont au Change

Jean sans Terre tend

Sa figure étrange

Vers le fleuve ardent

Après l'aventure

Du septuple Tour

Cherche-t-il l'augure

De l'onde qui court ?

L'eau des glaciers marche

Toujours vers la mer

Passe entre les arches

Des villes de fer

Passe inépuisable

Sous les joyeux ponts

Des cités de sable

Qui dansent en rond

Jean sans Terre penche

De nuit et de jour

Sa figure blanche

Sur un sombre amour

Que voit-il descendre

Inlassablement

Vers les plaines tendres

Vers les océans ?

Rien que du cadavre

Rien que de la mort

En quête d'un havre

Après trop d'efforts

Arbres et broussailles

Meubles éventrés

Cornes et entrailles

De taureaux crevés

Jean sans Terre penche

Son profil amer

Sur l'eau qui s'épanche

Vers la grande mer

Mais son œil transperce

Soudain le courant

Qui recèle et berce

Son rêve brûlant

Une fille pâle

Sourit sous les rets

Sur sa peau d'opale

Dorment les brochets

D'algues et d'anguilles

S'ornent ses cheveux

Et sur ses chevilles

Jouent de pourpres feux

L'inconnue céleste

Qui mourut de peur

De la fuite leste

De son faible cœur

Le fixe et l'appelle

D'un regard stygien

Il s'écrie vers elle :

« Oui ! Je viens ! Je viens ! »

Mais les passants passent

Toujours sur le pont

La figure lasse

De Jean les confond

Et l'un d'eux s'approche

Du voyou divin

Glisse dans sa poche

Deux sous pour le pain

Jean tourne la tête

Vers cet homme bon

Le cœur en tempête

L'œil hagard et rond

Mais les passants passent

Fleuve dense et dru

Et leur sombre masse

Boit l'individu

Jean se précipite

Vers le parapet

Plus rien ne palpite

Dans le flux épais

Oh le doux miracle

S'est à jamais clos

Sur son tabernacle

Coule un vert rideau

Sur le Pont au Change

Jean sans Terre tend

Sa figure étrange

Au vent qui comprend

[La Chanson de Jean sans Terre p.13 à 18 ]       

      Jean sans Terre sur les Cimes

Puisque Jean sans Terre

N'a pas arraché

De la vaste terre

Un mètre carré

Il cherche les cimes

D'où l'homme transi

Jette aux dieux sublimes

L'affront de son cri

La jeune tempête

Souffle dans son cœur

La neige lui prête

Sa plus douce fleur

L'ombre du mélèze

Roux et svelte sur

La colline pèse

Moins qu'un bleu d'azur

Sur les cols de glace

On lit plein d'émoi

L'émouvante trace

Des tendres chamois

Enfin Jean sans Terre

Conquiert le sommet

Où l'immense terre

Toute se soumet

Cent pics l'environnent

Et dansent en rond

Vibrante couronne

Autour de son front

Sera-t-il une heure

Un vrai souverain ?

Oh déjà l'écoeure

Un règne aussi vain !

Oh déjà l'agace

L'égale splendeur

Trop d'or ! trop d'espace

Et trop de grandeur !

Cette cime pure

Qui tant l'attirait

Fond sous sa chaussure

Le roc se défait

Une eau sale suinte

Du puissant glacier

La flamme est éteinte

Sur les champs d'acier

Mais là-bas s'élèvent

Vers les occidents

Les pays de rêve

Les vrais Chanaans

Là-bas s'illuminent

Les sommets royaux

Et gisent les mines

Des réels joyaux

Là-bas Jean sans Terre

La foule t'attend

Où l'homme se terre

Loin des éléments

Un nuage rose

Glisse doucement

Et couvre de roses

Tout un continent

Qu'il est difficile

D'être seul et grand !

Là-bas mille villes

Te rappellent : Jean !

Vite il faut descendre

Plein de repentir

Dans la nuit de cendre

Aller se blottir

Là-bas Jean sans Terre

Pas ici ! Là-bas !

Sont le joies entières

Là où tu n’es pas !

[La Chanson de Jean sans Terre p.19 à 23]

          

Jean sans Terre devant le Miroir

Jean sans Terre a l'âge

Du Christ mis en croix

N'a aucun message

N'a aucune foi

N'est-il qu'un pauvre être

Qui mange et qui boit

Sans jamais connaître

Le monde et le moi ?

Tous les jours il baigne

Dans l'eau du miroir

Mais quand lui enseigne

T-elle à mieux se voir ?

O Jean de la Terre

Regarde ton corps

Statue de poussière

Aux mille ressorts

Arbre dont la sève

Monte et redescend

Et monte sans trêve

Trente trois printemps

Des racines roses

Au feuillage blond

Ta métamorphose

Embrase le tronc

Au bout des artères

Fleurissent les nerfs

Et les capillaires

Baisent l'univers

Ecoute l'aorte

Sonner l'avenir

Et les quatre portes

De ton cœur s'ouvrir

Ferme les paupières

Et tu trouveras

Entre tes frontières

Le clair au-delà

Le vent d'Est dilate

Tes heureux poumons

Ailes écarlates

Qui t'emporteront

Statue de poussière

Fontaine de sang

Homme de la terre

Toujours vieillissant

Sache aussi l'obscure

Loi du végétal

Qui de créature

Te fera cristal

Sous les fontanelles

Bout à petit feu

Ta tendre cervelle

Qui fabrique Dieu

Mais dans les orbites

De tes yeux déserts

Une peur habite

Montée des enfers

Le mince sourire

De ta lèvre feint

Le calme quand l'ire

T'étouffe et t'étreint

Toute ta carcasse

Se comble de nuit

Quand ta bouche lasse

Remâche l'ennui

Bien que ta pupille

Boive le Zénith

Ton foie brun distille

Le fiel du dépit

Tandis que ta tête

Frustre l'animal

Ton tremblant squelette

Sombre dans le mal

Ton plus doux délice

Ton plus rude effort

Ton plus secret vice

Ressemble à la mort

Hurle d'espérance

Vulnérable ver

Lorsque ta semence

Libère ta chair

Ta mesure intime

Toujours se défait

En aveugle urine

En mousse de lait

Et soudant le cycle

Toujours souverain

Ton sperme qui gicle

Seul te rend divin

Ainsi Jean sans Terre

Hais et connais-toi

Ombre de matière

Captive du Moi


[ La Chanson de Jean sans Terre p.24/29 ]

Jean sans Terre rencontre Ahasver

Un jour Jean sans Terre

Rencontra Ahasver

L'authentique frère

Du vieil univers

Ahasver promène

Son long paletot

De fête en semaine

De temple en ghetto

De New-York au Caire

Il se sent chez lui

Seul propriétaire

De cet aujourd'hui

Puisque Dieu existe

Et qu'il l'a béni

Et que s'il n'existe

Pas : l'homme l'élit

Car en cas de doute

Il vaut mieux prier

La prière coûte

Moins que la pitié

Il aime la terre

Et ses devenirs

Les herbes amères

Du doux repentir

Il aime la carpe

Au vinaigre, au miel

Il aime la harpe

Du rude Ezéchiel

Il aime le rite

Et la liberté

Il aime aller vite

En solennité

Il aime la haine

Le fiel qui surit

Tout ce qui déchaîne

Son plus grand mépris

Il possède un trône

Dans chaque ghetto

Mais il vit d'aumône

Et d'immenses mots

Quand de l'Amazone

Soudain il revient

Dans sa rue personne

Ne lui cache rien

Il est le prophète

Qui connaît l'amour

Mais il l'interprète

Autrement toujours

Il voit de sa plèbe

Au regard honteux

Monter un éphèbe

Très majestueux

Fils de diamantaire

Son œil de diamant

Coupera les pierres

Et l'orgueil des grands

Pour venger des pères

L'incurable ban

Révolutionnaire

Il boira le sang

Sous la porte basse

lentement sa soeur

A la peau trop grasse

Sent mûrir son cœur

Ruth et Rachel vivent

Dans ce pur profil

Toutes les eaux vives

Du Jourdain au Nil

Car son sein prospère

Garde la vertu

Des puissantes mères

Du grand peuple élu

Sous le ciel opaque

Du ghetto maudit

Six-millième Pâque

Tu leur resplendis

Tous sont soeurs et frères

Toujours renaissants

Par la primevère

Du nouveau printemps

Tout un peuple en transe

D'un cri qui sent l'ail

Pour sa délivrance

Appelle Adonaï

Après tant de jeûnes

Ahasver le pieux

Invite le jeune

Jean au vin de Dieu

Il pile l'épice

Il tue l'agneau blond

Joyeux sacrifice

Aux saintes saisons

Le pain de souffrance

L'espoir de l'œuf dur

Tout devient cadence

Chant sanglant et pur

Mais demain encore

L'homme de mille ans

Ira vers Gomorrhe

Porter son tourment

Ainsi Jean sans Terre

Connut Ahasver

Peut-être son frère

Sûrement sa chair


[ La Chanson de Jean sans Terre p.30 à 36 ] 

         Don Juan sans Terre et sans Femme


Don Juan sans Terre

Aime mille et trois

Femmes . Mais il erre

Sans faire son choix

Aime-t-il la neuve

Aux yeux d'écureuil ?

Aime-t-il la veuve

Rose sous le deuil ?

Aime-t-il la moire

D'une avide chair ?

La tulipe noire ?

La pulpe d'enfer ?

Veut il la grenade

Aux trente-six coeurs ?

La blanche naïade

Aux trente-six soeurs ?

La Diane du Louvre

Maîtresse du vent ?

Celle qui s'entrouvre

Au toucher du gant ?

La grasse banquière

Assise au balcon ?

Ou la boulangère

Aux taches de son ?

Voici Gabrielle

Au cou duveté

Qui sous son aisselle

Héberge l'été

Veut-t-il l'améthyste

D'un ongle irisé ?

Ou le genou triste

D'un bronze brisé ?

Voici l'anémone

A l'odeur d'encens

Et voici la nonne

Brûlée des cinq sens

Est-ce un oeil oblique

Qui le rend dément ?

La fille publique

Qui toujours consent ?

Don Juan : tu aimes

Ce que tu n'as pas

Mais la chair est blême

Qu'hier tu palpas

Brûle ta légende

D'invincible amour

L'absence est plus grande

Que vaincre toujours

Oh pour te rendre ivre

Don Juan le bel

Détruis et délivre

L'ennui éternel

Furieux infidèle

Ne sois jamais là

L'absence a des ailes

Tu n'as que des bras

Fuis de tant de hanches

L'étroite prison

Fuis ! Prends la revanche

De tes pâmoisons

Même Cléopâtre

Au serpent d'émail

Te ferait un âtre

De son gai sérail

Cependant Pégase

Hennit dans les prés

Vers d'autres extases

Du soir diapré

Caresse l'épaule

D'un pic virginal

Et séduis des pôles

Le sein glacial


Défie la tempête

Et le vent viril

Engouffre ta tête

Dans les nus du Nil

Don Juan sans Terre

Sans femme sans rien

Qui rien ne vénère

Homme vénérien


[La Chanson de Jean sans Terre p. 37] III/42

Jean sans Terre devant le Printemps et la Mort

Jean sans Terre : embrasse

De tes bras serrés

Les saisons qui passent

Passent sans arrêt

Car la vie remonte

De toute les morts

Car le doute a honte

Et la nuit a tort

Quand l'ardente aurore

Immuablement

Ranime et redore

Tout commencement

Entre l'herbe sèche

Du moindre talus

S'élance la flèche

Du premier crocus

Curieuse petite

A l'œil étonné

La pieuse hépatite

Prie au bord des prés

Ecoute les cloches

Du muguet pascal

En tends sous la roche

L'orgue du cristal

L'assemblée des aulnes

Devant le ruisseau

Répète les psaumes

Du règne nouveau

Pour ses fiançailles

Le champ reverdi

Frappe les médailles

D'or du pissenlit

Les plus pauvres saules

Et les plus bossus

Portent sur l'épaule

L'oiseau revenu

Oh toi qui termines

Bientôt ton destin

Chargé d'albumine

Mordu de chagrin

Toi qui sens ta corne

Lentement durcir

Le cheveu qui t'orne

Déjà s'alanguir

Qui entends la nacre

De ta dent sauter

Que nul simulacre

Ne pourra sauver

Toi qui dans la moelle

Pourrie de tes os

Sais que ton étoile

Te voue au chaos

Est-ce toi qui chantes

Le long du chemin

Où les communiantes

S'en vont le matin ?

Toi qui t'agenouilles

Dans le trèfle blanc

Et du crâne fouilles

Le sol odorant ?

Oh ta grosse tête

Lourde : penche-la

Sur la violette

Qu'un bourdon viola

Car tu n'es pas autre

Que ces végétaux

Bagnard ou apôtre

Toi qui mourras tôt

Sache que ton âme

Toujours renaîtra

Dans le cerf qui brame

Dans le mimosa

La riche semence

De tes yeux taris

Croîtra d’abondance

Dans les myosotis

L’inquiète ancolie

Aura la couleur

De mélancolie

Qui teignait ton cœur

Lorsqu’un jour trois mètres

De terreau tassé

Couvriront ton être

Calme trépassé

Pauvre Jean sans Terre

Tu ne diras pas

Que tu es sans terre :

Tu l’embrasseras         [La Chanson de Jean sans Terre p.43 à 48 ]


Jean sans Terre aux Enfers


La nuit d'anthracite

Au cœur de sang noir

Dénonce le mythe

De nos pourrissoirs

Avant les aurores

Qui luiront demain

Dorment les Gomorrhes

Et leurs assassins

La ville s'enfonce

Dans son lit de poix

Et ses dieux de bronze

S'effondrent sans poids

La foule des ombres

Du peuple stygien

Qui monte et encombre

Les rives du Rien

Et , coulée compacte

Indomptable flot

Fonce en cataracte

Au fond des métros

Debout ingurgite

De tristes menus

A prix fixe et vite

Se rue vers le rut

Sur la neige noire

Dans la boue de sang

Fonctionne la foire

Du sexe agissant

Ecoute la plainte

Des vieux traversins

Sous la basse étreinte

De couples malsains

En vengeant la souche

Jetée aux enfers

Chaque fausse couche

Tue un Lucifer

Sous le tampon d'ouate

Du brouillard iodé

Déjà se frelate

Quelque suicidé

Mais les mille lunes

De ces souterrains

N'éclairent aucune

Cause du destin

Les murailles suintent

Des toits jusqu'au sol

De pluie et d'absinthe

D'urine et d'alcool

Le vert du salpêtre

Et le vert-de-gris

Ornent les fenêtres

Louches des taudis

Incruste-toi : teigne

Dans le zinc, le fer

Dans la peau qui saigne

Des reines d'hier

Le pain devient peine

Vinaigre le vin

Ainsi se gangrène

Tout ce qui fut sain

Ville qui t'engraisses

De rognons sautés

Bavante déesse

De l'humanité

Je serai ton chantre

Et ton fossoyeur

Ville je t'éventre

Et rôtis ton cœur

Ville je t’étripe

Je jette tes gras

Doubles et tes tripes

Et ta rate aux rats

Voici ta Gomorrhe

Sous sa pluie de sang

Mais avant l'aurore

Tu la fuiras Jean !

[La Chanson de Jean sans Terre p.49 à 53 ]


Jean sans Terre annonce l'Avenir


Jean sans Terre en rade

Des pays d'outre-Est

Mon grand camarade

Lâche tout ton lest

Ici les visages

Soleils de l'Orient

Portent le message

Du commencement

Ici homme ou femme

Montre à son chandail

Son étoile en flamme

Produit du travail

Ici s'échafaude

Le pont suspendu

Des assemblées chaudes

A l'individu

Ici Jean sans Terre

Reconnaît enfin

Les hommes sans terre

Et pourtant sans faim

Les hommes sans terre

Possèdent bien plus

Qu'un coin de poussière

Et de détritus

Les hommes sans terre

Possèdent la clef

Des monts aurifères

Et des champs de thé

Les hommes sans terre

Possèdent le plomb

Le feu et la pierre

Qui scellent le pont

Les hommes sans bourse

Possèdent la mer

Le fleuve et la source

Du vieil univers

Les hommes sans vice

Possèdent le cœur

Et le sacrifice

Le rêve et l'honneur

Les hommes sans haine

Rient comme tu ris

Et le rire entraîne

Tout le paradis

Rire avec les lèvres

Rire avec le nez

Rire avec la plèvre

La rate et les pieds

Pourquoi ne pas rire

Puisque le matin

Les nuages virent

Vers le bon chemin

Pourquoi ne pas rire

Puisque les oiseaux

Dans le ciel chavirent

Puisque les troupeaux

Produisent la laine

Les fleuves le thon

Et les grandes plaines

L'aimable coton

Pourquoi ne pas rire

Puisque ton grand corps

Remue et respire

L'amour et la mort

Riez donc mes frères

Aimez-vous enfin

Et sur votre terre

Vous n'aurez plus faim

Vous n'aurez plus peine

Vous n'aurez plus peur

Riez d'une haleine

Riez tous en choeur

Jean qui fus sans terre

Sans ville et sans dieu

Embrasse la terre

Des frères joyeux


[ La Chanson de Jean sans Terre p.54 ]      

  Editions POÉSIE & Cie, 24 juin 1936